Langues autochtones :la survie à contre-courant

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L’histoire de la survivance des langues autochtones du Québec est à la fois héroïque et tragique. Elle place souvent les membres des nations amérindiennes devant des dilemmes cornéliens, quelque part entre travailler au maintien de leur langue et de leur culture d’origine, et assurer l’avenir des individus dans la société occidentale d’aujourd’hui.

Plus les communautés autochtones sont éloignées des grands centres urbains, mieux leur langue se porte. C’est le cas notamment, au Québec, des langues attikamek, innue et inuktitute. À côté de la ville de Québec, la langue wendate s’est complètement éteinte avant de tenter, tout récemment d’ailleurs, une renaissance. Près de Montréal, les Mohawks de Kahnawake soufflent sur les braises de leur héritage linguistique, à travers divers programmes scolaires, pour le faire vivre de nouveau. On l’a vu dans la série « Kwe Kwe, les langues autochtones » du Québec, que Le Devoir vous a présentée tout l’été.

On ne badine pas avec l’identité. Les Québécois sont bien placés pour le savoir. Ils savent aussi que la langue en est un ressort viscéral, très puissant. Et c’est sans doute ce qui motive les autochtones, à l’encontre souvent de tout calcul de rentabilité ou d’ambition, à tout faire pour sauvegarder leur héritage linguistique fragile.

Ils ne sont pas seuls. Sur la scène mondiale, la grande majorité des langues minoritaires est menacée d’extinction. En 2009, l’UNESCO avançait que la moitié des langues du monde risque la disparition d’ici la fin du XXIe siècle.

« Il va sans dire que ce sont les “petites langues” qui sont le plus menacées, c’est-à-dire celles qui ont de faibles effectifs de locuteurs natifs. Les chiffres sont frappants : 6 % des langues sont parlées par 94 % de la population mondiale, et les 6 % de locuteurs restants se partagent l’utilisation de 94 % des langues du monde », écrit la linguiste Lynn Drapeau, spécialiste de la langue innue, dans un chapitre sur les langues du livre collectif Les Autochtones et le Québec, publié aux Presses de l’Université de Montréal.

Au Canada, c’est au Québec que l’héritage linguistique autochtone est le mieux préservé. Est-ce que ce pourrait être dû à la cohabitation de deux langues colonisatrices avoisinantes, le français et l’anglais ? Dans le Nord-Ouest canadien, des langues comme l’inuktitut, encore très vivante au Nunavik, sont en péril, relève Lynn Drapeau. « Dans les années 1970, il y a des chercheurs qui ont émis l’hypothèse que les langues autochtones avaient été préservées à cause du fait qu’il y avait eu deux langues de contact », dit la linguiste. Pour d’autres, c’est l’arrivée tardive des pensionnats dans les régions éloignées du Québec qui expliquent le phénomène.

Avec ces langues, c’est tout un édifice de l’histoire du Québec que nous regardons, avec une indifférence effarante, s’effondrer. « Deux cent cinquante langues aborigènes ont déjà disparu, et les autres ont peu de chances de survivre longtemps. Pourtant, cela ne semble inquiéter personne », écrivent Daniel Nettle et Suzanne Romaine, en préface de leur livre Ces langues, ces voix qui s’effacent, traduit en français aux éditions Autrement.

Car ce sont bien les noms des lieux du Québec, d’Ivujivik au lac Memphrémagog, en passant par Natashquan et Chisasibi, dont le sens s’envole alors que les aînés autochtones des 11 nations du Québec rendent l’âme les uns après les autres, laissant à leur suite une progéniture marquée par les politiques d’assimilation canadiennes et par l’occidentalisation de leur terre d’origine.

Lynn Drapeau, qui a écrit une grammaire de la langue innue, voit dans ces langues un « trésor ». « Une langue, c’est un trésor immatériel, ça n’est pas comme une pyramide ou un temple, dit-elle. Mais les gens qui parlent ces langues savent qu’il s’agit d’un trésor. »

Comme la plupart des langues autochtones, l’innu est une langue polysynthétique, où le verbe est central, explique-t-elle. Les Innus accordent aussi une grande importance à l’endroit d’où vient l’information qu’ils transmettent, c’est-à-dire qu’ils s’expriment différemment selon qu’ils ont obtenu l’information de quelqu’un d’autre ou à la télévision, par exemple.

Apprentissage en concurrence

Depuis le milieu des années 1970, les autochtones ont repris en charge la responsabilité de leur éducation, dans la foulée d’un programme d’amérindianisation des écoles, lancé par le ministère des Affaires indiennes du Canada. « Il y a eu une dévolution du pouvoir dans les bandes », explique Lynn Drapeau. Ils y ont, à des degrés divers, intégré des cours de langue autochtone. Mais, on l’a vu, cet apprentissage est souvent mis en concurrence avec celui des langues dominantes, le français et l’anglais, qui s’ouvrent, elles, sur un avenir professionnel plus certain pour les enfants autochtones. Lynn Drapeau a même vu des parents envoyer leurs enfants à l’école en innu, mais leur parler en français à la maison, pour s’assurer qu’ils n’ont pas de retard. « Les gens sont coincés. Ils veulent que leurs enfants réussissent à l’école et dans la vie, en français ou en anglais, et ils veulent aussi qu’ils connaissent leur langue. Mais ils voient cela comme s’il fallait choisir entre l’un ou l’autre, alors que la plupart des linguistes vont dire qu’on peut avoir beaucoup de succès en étant bilingue », dit-elle. À divers degrés, les communautés autochtones ont produit du matériel pédagogique dans leur langue.

« Il y a beaucoup de choses qui sont faites, et beaucoup de choses qui ont des résultats tangibles, dans beaucoup de communautés, avec des hauts et des bas », constate-t-elle.

Mais les langues autochtones sont d’abord et avant tout des langues de tradition orale. Leur transcription en langue écrite est récente, et les orthographes qui la composent sont souvent disparates. « En français, par exemple, on ne se demande pas si monsieur va s’écrire avec ou sans “r” », mentionne Lynn Drapeau. Or, c’est le genre de débat qui peut avoir lieu dans une communauté autochtone. « Chacun veut que sa propre prononciation soit reflétée dans la langue écrite », dit-elle. « Aussi, ce qui se passe quand il n’y a pas de langue écrite, c’est que la langue se fractionne en dialectes », dit-elle.

Au-delà des programmes scolaires, certains autochtones se demandent s’ils ne devraient pas légiférer pour assurer la pérennité de la langue auprès des jeunes. La ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, est présentement en consultation pour élaborer un projet de loi protégeant les langues autochtones du Canada. « Mais pour légiférer, il faut une instance », relève Lynn Drapeau. Pour l’instant, chaque communauté est dirigée par un conseil de bande distinct. « Et puis, on ne peut pas forcer quelqu’un à parler une langue », dit-elle. Est-ce qu’on peut empêcher un monde de disparaître ?

Caroline Montpetit